III. Politique économique et monétaire
François Hollande, Secrétaire Général du Parti Socialiste :
Depuis quelques années, le couple franco-allemand a perdu de son allant économique et
politique. Les deux économies nationales éprouvent des difficultés à retrouver leur
dynamisme passé, et les deux gouvernements ne sont pas parvenus à dégager ensemble de
nouvelles perspectives politiques. Pour que le couple franco-allemand retrouve sa
créativité politique et sa solidité économique, il faut clarifier trois questions :
· Le gouvernement fédéral a-t'il la même volonté que le
gouvernement français de lutter contre le chômage? Evidemment, il faut respecter les
critères de stabilité. Mais les socialistes français prônent une relance de la
croissance par de grands projets financés en commun au sein de l'UE. Et nous sommes
opposés à ce que, pour combattre la crise économique, on ne mise que sur la
flexibilité et la mobilité des salariés. Une politique active de la croissance et de
l'emploi doit permettre d'assurer que le capital soit également mis à contribution.
· Quelle conception l'Allemagne et la France ont-elles de
la monnaie commune ? Les critères de stabilité sont ils plus importants, ou plutôt la
monnaie commune ? "Si toute la question de la monnaie commune se résume au chiffre
après la virgule, derrière le trois, nous aurons de la peine à déclencher
l'enthousiasme de nos peuples." Le gouvernement français comprend bien l'importance
de la stabilité monétaire, mais ne considère pas l'Euro uniquement sous cette
perspective. La monnaie commune est aussi définie dans le Traité de Maastricht comme un
instrument en faveur de la croissance, et non comme une fin en soi. L'union monétaire
rendant nécessaire une coordination des politiques économiques européennes, il faut
qu'un gouvernement économique européen vienne compléter la Banque Centrale Européenne
(BCE), indépendante.
· Souhaitons-nous encore l'Europe politique ? Le
gouvernement français a été surpris, à Amsterdam, que l'Allemagne bloque la mise en
place du vote majoritaire dans plusieurs domaines. Est-ce un signe que l'union politique a
perdu de son intérêt pour Bonn ? Sans la volonté que l'Europe politique fasse de réels
progrès, tous les efforts diplomatiques et toutes les conférences ne servent à rien.
· Citation :
"Nous avons le sentiment que le gouvernement fédéral accorde trop peu
d'importance à la lutte comme le chômage."
Ingomar Hauchler, Porte-parole du groupe SPD au Bundestag chargé des échanges
extérieurs:
"Les relations franco-allemandes constituent davantage une communauté d'intérêt
et une amitié qu'un mariage." Le fondement essentiel de cette amitié doit être à
l'avenir l'intérêt commun de conserver un rôle à la politique en Europe. L'Etat
national revendique certes la souveraineté politique, mais ne peut plus guère l'exercer
dans les faits tant l'économie s'est mondialisée. Ce n'est qu'en agrandissant l'espace
politique, comme s'est agrandi l'espace économique, que l'on pourra accompagner
l'économie d'un ensemble de précautions en matière sociale et d'environnement.
L'union économique et monétaire est donc indispensable pour garantir le primat de la
politique sur l'économie. A cela s'ajoute que "l'intégration économique constitue
un projet pour la paix même en Europe." L'intégration politique nécessite une
monnaie commune, et ce n'est que dans le cadre de l'Union que l'on pourra conduire une
politique économique qui assure à tous une croissance économique durable et le maintien
de la prospérité en Europe.
Si l'Euro n'était pas mis en place à la date prévue, il n'y aurait qu'une autre
solution, funeste : le report à une date précise signifierait la poursuite des
politiques d'austérité actuelles et la prolongation des phénomènes cycliques
conjoncturels connus. D'un autre côté, sans nouvel objectif de date, les politiques
économiques nationales divergeraient presque obligatoirement. On risquerait d'être
confronté à une politique du "sauve qui peut", avec des dévaluations en
chaîne et une exportation du chômage. "Le report de l'Euro serait [de ce fait] plus
grave que l'entrée en vigueur à la date prévue sans se préoccuper des décimales. La
convergence des Etats ne dépend [de toute façon] pas du niveau absolu des déficits,
mais de la différence entre les niveaux de déficit." Il suffit d'interpréter la
barre des 3% comme une orientation, et de convenir de la poursuite d'une politique de
stabilité raisonnable.
Maintenant que tous les pays européens connaissent d'ores et déjà une grande
stabilité des prix, la consolidation des budgets publics reste un devoir essentiel. Il
faut toutefois s'affranchir de la fixation actuelle sur les critères de stabilité.
L'Europe a besoin d'une politique économique et financière commune et ne doit pas
opposer la stabilité à l'emploi et à la croissance. Les grands projets communs ne
suffisent pas à eux seuls, et ne sont concevables que si leur financement est assuré au
préalable. Au lieu de cela, la politique européenne doit veiller à ce que l'économie
puise en elle-même les moyens d'une relance de la croissance et de l'emploi. Il faut
également définir si la politique de l'emploi doit être une affaire de la Commission ou
de la coopération entre les gouvernements.
· Citation :
"L'espace économique est devenu mondial, l'espace politique est resté
national. Les deux ne sont pas adaptés l'un à l'autre ."
Jean Boissonat, Journaliste économique indépendant :
Sans l'Euro, il n'y aura d'Europe ni politique ni sociale. La monnaie commune a certes
une dimension économique, mais surtout une dimension politique : à travers l'Euro,
chaque citoyen d'Europe reçoit pour la première fois un symbole tangible et visible de
son appartenance à l'Europe. Cela engendre une conscience commune dont ne peut se passer
la construction européenne. En outre, avec la banque centrale européenne, nous créons
le premier organe exécutif véritablement fédéral. Grâce à l'effet intégrateur de
l'union monétaire, d'autres instances exécutives fédérales suivront immanquablement
dans d'autres domaines de la politique. C'est la raison pour laquelle les décisions qui
vont devoir être prises au cours des douze prochains mois seront porteuses d'un avenir
dépassant largement le seuil du siècle prochain.
L'Allemagne et la France doivent prendre la mesure de leur responsabilité commune pour
l'Europe. Les Allemands doivent comprendre qu'un gouvernement économique européen ne
minera pas l'indépendance de la BCE, mais la protégera au contraire : "Sans un
complément politique, la BCE deviendrait pour tout un chacun le bouc émissaire unique,
et attirerait à elle toutes les revendications et toutes les animosités." De leur
côté, les Français ne doivent pas oublier "que l'Euro est parti d'une initiative
de la France, et qu'il impose à l'Allemagne un sacrifice considérable." Ils doivent
admettre qu'un Euro stable et respecté au plan international crée des emplois, et ne les
détruit pas : un Euro fort réduit non seulement la dépendance des exportations
françaises par rapport au cours du Dollar et du Yen, mais il permet encore des baisses
des taux, qui ravivent la croissance économique et réduisent les déficits des finances
publiques.
· Citation :
" Les Français oublient souvent que l'Euro est parti d'une initiative de la
France, et qu'il impose à l'Allemagne un sacrifice considérable."
Karl Lamers, Porte-parole du groupe CDU/CSU au Bundestag pour les questions de
politique étrangère :
Le débat sur le rapport entre la stabilité et l'emploi n'est pas un débat
franco-allemand, mais un débat franco-français. Le gouvernement fédéral attache tout
autant d'importance au problème du chômage que le gouvernement français. La solidarité
et l'équilibre social sont nécessaires pour avoir une société stable, la stabilité
sociale conditionne la stabilité économique, et réciproquement. Mais l'exemple des
Pays-Bas montre que le chômage ne peut être maîtrisé que grâce à des réformes
structurelles et à la flexibilité du marché du travail. C'est un gouvernement
social-démocrate qui, là-bas, a redistribué le travail disponible, réduit le temps de
travail en réduisant les salaires, et créé de nouveaux emplois dans les technologies
d'avenir. Les programmes étatiques en faveur de l'emploi ne demeurent quant à eux que
des feux de pailles, qui conduisent nos gouvernements sur la pente de l'endettement et de
l'impuissance politique.
Il ne fait aucun doute que les Allemands sont les principaux responsables si le débat
sur l'union monétaire est passé jusqu'ici à côté de l'essentiel. On a discuté des
critères, mais pas de leur sens. L'union économique et monétaire est le couronnement du
marché intérieur, mais elle constitue surtout un grand programme de rétablissement et
de modernisation des économies nationales européennes. L'obligation de faire des
économies pousse à conduire les réformes nécessaires pour retrouver la compétitivité
et maîtriser le chômage. Les organisations économique, sociale et politique de nos pays
se retrouvent au banc d'essai.
Il est indispensable d'avoir au sein de l'union une politique macro-économique à
l'unisson. L'union monétaire et l'union économique vont de paire. Les réserves de
l'Allemagne portent moins sur la création d'un organe de consultation pour coordonner nos
politiques économiques que sur la direction que la France souhaiterait visiblement faire
prendre à une politique économique commune. La plupart des autres Européens partagent
les doutes de l'Allemagne face à la réédition d'anciennes recettes qui ont déjà par
le passé montré leur inaptitude à régler les problèmes.
Gustav Horn, Chargé de recherche du DIW/Berlin :
L'union monétaire a été mise en route pour permettre de mieux utiliser les
ressources de l'Europe. La disparition des risques de change devrait simplifier les
investissements et donner des impulsions à la croissance. Ces avantages continuent
d'exister, et pourtant, le projet donne de la gîte. Pourquoi ?
"La menace qui pèse actuellement sur l'Euro est le résultat de la politique
d'austérité des dernières années". Sous la houlette de la politique financière
de l'Allemagne, la stabilité a été définie dans Maastricht comme l'absence d'inflation
et la maîtrise des déficits publics. C'est là une interprétation très limitative.
"Pour assurer le développement d'un espace économique européen unifié, il
faudrait en réalité retenir un concept de stabilité plus large", qui prenne en
compte un niveau élevé d'emploi, une croissance suffisante et l'équilibre du commerce
extérieur.
Il est vrai que la stabilité des prix est un critère important, que remplissent
aujourd'hui pratiquement tous les candidats à l'Euro. La réduction des déficits publics
est indispensable. Mais c'est une grave erreur que de considérer les pourcentages
indiqués par le Traité comme des critères rigides, et de ne pas les interpréter en
tendance. "La phrase de Theo Waigel selon laquelle "3 signifie 3,0" est
funeste pour toute l'Europe. Il est absolument insensé d'affirmer que la stabilité
commence à 3,0% et se termine à 3,01%." Pourtant, le critère de stabilité a eu
des conséquences énormes sur les politiques économiques européennes. Presque tous les
candidats à l'adhésion ont conduit au cours des dernières années une politique
d'austérité rigoureuse qui n'a eu pour effet que de déstabiliser davantage les budgets.
Les déficits n'ont pas reculé, mais se sont au contraire accrus, parce que la cure
d'économie a aggravé le chômage et fait exploser les dépenses sociales. La tentative
de maîtrise de ces nouvelles dépenses par des coupes supplémentaires sur les
prestations servies n'a fait que renforcer encore davantage les effets négatifs de
l'absence de politique de consolidation.
Dans le même temps, partout en Europe, on a tenté de réduire les salaires. En
réalité, cette politique visait plutôt les autres Européens que la concurrence non
européenne. Les Pays-Bas ont ainsi, en lançant avant les autres une politique de
modération salariale, obtenu des avantages compétitifs, surtout vis à vis de
l'Allemagne. Si tous les pays européens agissaient ainsi, plus aucun n'aurait d'avantage.
Personne ne peut sortir gagnant de cette course aux baisses de salaires entre Européens.
Mais cette course aux bas salaires a pour effet d'étrangler la demande intérieure.
Aujourd'hui, l'économie européenne tire sa croissance presque exclusivement de ses
exportations vers les pays non européens, ceux-là mêmes dans lesquels elle est
prétendument non concurrentielle, du fait du niveau élevé des salaires en Europe.
Une croissance durable n'est pas possible sans la vitalité des marchés intérieurs.
C'est pourquoi la priorité doit aller au renforcement de la demande intérieure en
Europe. Pour cela, les programmes conjoncturels nationaux sont inefficaces. Il faut au
contraire une combinaison de politiques financières, monétaires et salariales expansives
: la politique financière doit passer à une stabilisation passive et accepter dans un
premier temps les déficits existants. La politique monétaire doit plus encore
qu'aujourd'hui miser sur l'expansion. Toute baisse supplémentaire des taux réduit le
coût du crédit, permet des investissements, et donne à l'économie l'amorçage
nécessaire. La politique salariale doit suivre la productivité. Les salaires ne sont pas
des instruments de redistribution continue, mais ils ne doivent pas non plus être
distancés par les gains de productivité.
Les déficits budgétaires qui dépassent le seuil des 3% ne sont pas pour autant
catastrophiques, et peuvent être admis temporairement. Les Etats-Unis, le Japon et la
Grande-Bretagne ont montré que l'on ne peut sortir des déficits budgétaires que par la
croissance. Une politique d'austérité n'a de sens que lorsque l'économie est en phase
d'expansion, et non pas en période de crise. C'est là que se situent les défis de la
politique économique européenne qui doit accompagner l'Euro.
· Citation :
" La politique d'austérité menée au cours des dernières années en Europe a
conduit à l'échec des efforts de consolidation budgétaire."
Pascal Lamy, Crédit Lyonnais :
Nos économies nationales ont atteint aujourd'hui un niveau exceptionnel de convergence
et d'interdépendance. Nos systèmes économiques et sociaux sont structurés de manière
similaire, et sont confrontés aux mêmes défis. On ne saurait pourtant nier les
frictions existantes entre l'Allemagne et la France en matière de politique économique
et financière, et qui ne sont d'ailleurs pas nouvelles. Les deux pays ont dans ces
domaines des approches traditionnellement différentes. Pour les Allemands, la monnaie est
une chose trop importante pour être confiée aux hommes politiques, et pour les mêmes
raisons, les Français refusent de la confier à la seule banque centrale. Le point de vue
français est très marqué par l'expérience de l'unification allemande, pendant laquelle
la politique nationale menée par la Bundesbank a paralysé la conjoncture des pays
partenaires en Europe de l'Ouest.
Deux tâches semblent prioritaires pour les dix-huit mois à venir : il faut d'une part
donner un contenu au concept de "gouvernement économique". Il est nécessaire
de préciser rapidement l'organisation, le mode de fonctionnement et la position de cette
instance parmi les institutions de l'Union, pour dissiper les doutes de l'Allemagne. Il
faut d'autre part définir ce que doit com-prendre une politique économique commune.
Implique-t-elle l'harmonisation des fiscalités ? Est-il nécessaire de renforcer le
budget de l'Union ? Quelles seront les conséquences pour les systèmes de protection
sociale et de retraite ?
Après l'échec d'Amsterdam, l'Euro sera l'année prochaine l'unique symbole de
l'unification européenne. Il est donc d'autant plus impératif de conquérir
l'approbation des opinions publiques sur ce projet. Pour le moment, en France comme en
Allemagne, on ne parle presque exclusivement que du débat dans le pays voisin, ce qui
fausse nécessairement les perspectives. Il est grand temps pour nos gouvernements
d'expliquer à nos peuples quels avantages l'Euro représente pour eux.
· Citation :
" Après l'échec d'Amsterdam, l'Euro sera l'année prochaine l'unique symbole
de l'unification européenne."
IV. Synthèse
Jack Lang, Président de la Commission des Affaires Etrangères de l'Assemblée
Nationale :
Le couple franco allemand a visiblement vieilli, et souffre d'une certaine lassitude.
Pour qu'il retrouve le feu de sa passion, il faut surtout faire davantage participer les
peuples. Certes, les programmes d'échange existants ont permis des avancées
considérables, mais il reste encore beaucoup à faire. "On a déjà suffisamment
échangé de belles paroles, il est temps d'agir enfin." La reconnaissance mutuelle
des diplômes continue par exemple de poser des problèmes. Il nous faut aussi explorer de
nouveaux terrains : on pourrait ainsi concevoir de créer une université
franco-allemande, de faire fusionner les instituts de recherche existants et de créer une
bibliothèque commune sur Internet.
En politique européenne aussi, les deux pays doivent emprunter de nouvelles voies. Nos
Parlements doivent-ils vraiment ratifier le Traité d'Amsterdam, notoirement insuffisant ?
Et après l'échec d'Amsterdam, voulons-nous poursuivre tout simplement comme avant ? On
peut s'attendre à ce que, dans une nouvelle conférence intergouvernementale, les
intérêt nationaux se bloquent à nouveau les uns les autres. Pourquoi dès lors ne pas
oser une démarche entièrement différente, pourquoi ne pas convoquer une assemblée
constituante européenne ? Une telle assemblée pourrait élaborer une véritable réforme
des institutions et le plan général d'une "fédération des Etats nationaux",
comme l'a suggéré Jacques Delors. Toutes les bonnes intentions des discours ne
changeront rien tant que l'Europe ne disposera pas d'instruments efficaces pour lui
permettre d'agir. Une chose est sûre : pour sortir de l'impasse actuelle, il nous faut
avant tout faire preuve d'imagination et de courage pour engager des solutions nouvelles.
· Citation :
" Seuls l'imagination et le courage nous feront sortir de l'impasse
actuelle.."
Joseph Rovan :
La France et l'Allemagne constituent autant une communauté d'intérêts qu'une
communauté de valeurs. Les deux doivent être redéfinies aujourd'hui. Pendant plus de
quarante ans, l'Europe a vécu sous la protection des Américains, et doit réinventer son
rôle dans le Monde. Un concert des puissances se dessine dans ce Monde : les Etats-Unis,
la Russie, la Chine et l'Inde auront à y jouer les rôles prépondérants. La question
est de savoir si l'Europe jouera également un rôle dans ce concert.
L'Europe ne peut devenir une puissance mondiale que si elle accepte que le Monde va
rester "guerrier". Les conflits continueront d'exister, même si à l'avenir ils
se régleront davantage par des moyens économiques que militaires. Pour conserver sa
place dans cette arène, l'Europe doit se doter d'une structure politique fédérale et
devenir compétitive sur le plan économique. L'Europe doit aussi redéfinir ses
intérêts par rapport aux Etats-Unis et à la Russie. Notre devoir commun consistera
avant tout à représenter et à défendre dans le Monde les valeurs européennes, et en
particulier les droits universels de l'homme. "Mais sans armes, on ne peut pas
défendre des valeurs".
· Citation :
" La France et l'Allemagne constituent autant une communauté d'intérêts
qu'une communauté de valeurs "
Günther Nonnenmacher, Frankfurter Allgemeine Zeitung :
Jusqu'ici, l'unification européenne a presque toujours progressé en période de forte
croissance économique. Il semble qu'aujourd'hui, les forts taux de croissance soient une
image du passé. Reste à savoir si l'intégration politique dans l'UE peut aussi
progresser sans croissance économique.
Toute nouvelle avancée vers l'intégration s'attaquerait nécessairement au noyau dur
de la souveraineté des Etats nationaux. Cela touche au fondement du rôle de l'Etat pour
les nations, et remet en cause les bases des cultures politiques. L'euroscepticisme de
nombreux concitoyens aujourd'hui tient au moins pour partie de leur refus de sacrifier des
éléments centraux de leur système politique, vis à vis duquel s'est établi au cours
de l'histoire une relation de confiance particulière. Dans la PESC aussi, on peut se
demander si les éléments d'intégration réussiront à s'imposer face à la volonté
d'équilibre des forces ("Balance of Power") qui continue de régner.
On ne peut pas reporter indéfiniment le débat sur ce que doit être au fond le but de
l'unification européenne. Plus l'UE comprendra d'Etats, plus il deviendra difficile de
dégager un consensus sur la finalité de la construction européenne. On peut
difficilement concevoir que les 15 Etats d'aujourd'hui, ou à fortiori les 28 Etats de
demain soient en mesure de créer une fédération. Même un Européen convaincu comme
Helmut Kohl semble avoir abandonné l'idée des Etats Unis d'Europe.
C'est pourquoi les Allemands et les Français doivent réfléchir ensemble en toute
discrétion à ce qui doit advenir de cette Europe. Que l'on parle d'un noyau européen,
d'une "coopération renforcée" ou de "cercles concentriques" : sans
une idée commune de l'avenir de l'Europe, les célèbres malentendus et les mouvements
d'humeur entre Bonn et Paris ne pourront que se reproduire. Mais on peut difficilement
imaginer qu'ils conduisent au divorce, tant l'impératif de la coopération
franco-allemande est ancré dans les deux pays comme une Raison d'Etat par delà les
partis.
· Citation :
"Le débat sur la finalité de l'unification européenne ne peut pas être
reporté indéfiniment."
Jacques-Pierre Gougeon, Chercheur et spécialiste des relations franco-allemandes
:
Le malaise actuel des relations franco-allemandes a deux causes principales du côté
français : d'une part, une partie de l'élite politique française, inquiétée par la
puissance de l'Allemagne unifiée, a tenté de diluer le bilatéralisme franco-allemand
dans un multilatéralisme européen. C'est incompatible avec la nature de nos rapports. On
ne peut pas non plus nier un certain double langage de la part de Paris. Même si dans
tous les discours et déclarations officiels, on n'évoque que l'indéfectible amitié
franco-allemande, la France réduit de facto son engagement au sein même des instances
qui doivent remplir de vie cette amitié. Ainsi, par exemple, le budget de l'Office
Franco-Allemand pour la Jeunesse a été réduit de façon draconienne au cours des
dernières années.
Une solution pourrait consister à donner le jour à une nouvelle version le Traité de
l'Elysée. Il faudrait alors se demander comment rendre les instances communes plus
efficaces et comment développer davantage les contacts entre les sociétés civiles de
nos deux pays. Le concept stratégique de 1996 contient lui aussi des orientations
possible d'une intensification de la coopération.
· Citation :
" Il n'est pas utile d'avoir un nouveau Traité de l'Elysée, il suffit
simplement de l'utiliser plus efficacement "
Wolfgang Ischinger, Directeur du service politique du Auswärtiges Amt
(ministère fédéral des affaires étrangères) :
La France et l'Allemagne ne sont pas mariés, mais vivent plutôt en "union
libre" : leur relation ne prétend à aucune exclusivité, et s'enrichit même au
contraire de la participation d'autres partenaires. Les relations franco-allemandes
devraient s'insérer de manière exemplaire dans la construction européenne, et rester à
l'avenir un modèle pour les autres Européens.
"La nostalgie du "bon vieux temps" des relations franco-allemandes n'est
pas de mise." La fin de la guerre froide offre aux deux pays des avantages, et crée
des perspectives communes totalement nouvelles : si l'Allemagne est devenue un "pays
normal", cela ne restreint en rien les possibilités de coopération franco-allemande
en matière de politique extérieure et de sécurité, mais au contraire, cela les étend.
Ainsi, il y a quelques années, il aurait été impensable d'envoyer la brigade
franco-allemande pour protéger la paix en Bosnie. De même, dans les domaines économique
et monétaire, de nouvelles possibilités d'actions voient le jour, parce que la France a
su vaincre sa faiblesse chronique en la matière, et est devenue un partenaire à la
hauteur de l'Allemagne. Il existe aujourd'hui d'innombrables éléments permettant de
renforcer la coopération pratique. Pour cela, nul n'est besoin d'un nouveau Traité de
l'Elysée ; il suffit d'avoir la volonté politique d'exploiter avec cohérence le Traité
existant.
"Ni l'Allemagne, ni la France n'ont d'autre solution que l'Europe." Toutes
deux doivent en permanence légitimer à nouveau le processus d'unification européenne,
mais sans céder au réflexe de l'anti-américanisme. On peut se demander s'il est
vraiment nécessaire pour légitimer la construction européenne d'en connaître
l'objectif final ; peut-être le moyen est-il la fin en soi.
· Citation :
"La nostalgie du "bon vieux temps" des relations franco-allemandes
n'est pas de mise."
Rudolph von Thadden, Historien :
Lorsque l'on parle d'une lassitude croissante dans les relations franco-allemandes,
cela ne s'applique certainement pas à l'Est de l'Allemagne. "Dans les nouveaux
Länder, la France a encore l'attrait de la nouveauté. On s'interroge avec curiosité sur
cette nation que l'on ne connaît pas, mais dont on attend quelque chose." Il existe
en outre toute une série de spécificités est-allemandes qui favorisent l'implantation
d'activités françaises.
· "L'Allemagne orientale est la partie la moins
"américanisée" de l'Allemagne". Le territoire de l'ex-RDA est encore à
l'heure actuelle une zone sans quasiment aucune présence de l'OTAN, la langue parlée est
pratiquement exempte d'anglicismes, on y pense moins en termes de "marché".
· Comme en France, en Allemagne orientale, le politique
domine encore l'économique. Personne n'a compris pourquoi on a à ce point laissé les
forces du marché prendre en main le processus d'unification. De même, l'Euro est loin
d'avoir à l'Est, où l'on vient de changer de monnaie, la même signification qu'à
l'Ouest.
· Comme en France, et à l'inverse de l'Allemagne
occidentale, la terre est un élément d'identification plus important que l'appartenance
à un peuple. L'idée française selon laquelle d'appartenance à une communauté se
définit par le "droit du sol", n'a trouvé son pendant en Allemagne que dans
l'ancienne Prusse, Etat multi-éthnique. La seule différence est qu'on y a intégré non
pas des tribus, mais des ethnies. Dans la partie orientale de l'Allemagne, la tradition
prussienne a, tout comme l'expérience de la R.D.A., conféré à l'unité territoriale un
rôle particulier dans les esprits.
· En outre, on trouve dans les nouveaux Länder une
société sécularisée qui partage aussi avec la France l'héritage historique d'une
révolution de la propriété. Autant de dispositions qui devraient rapprocher la France
de l'Est de l'Allemagne.
· Citation :
"Dans l'Est de l'Allemagne, on s'interroge avec curiosité sur cette nation que
l'on ne connaît pas, mais dont on attend quelque chose "
Pierre Moscovici, Ministre français des Affaires Européennes :
Les relations franco-allemandes ne sont pas aussi mauvaises que le suggère l'intitulé
"Scène de ménage ou divorce". Le rapport privilégié entre nos deux pays
s'est défini d'emblée, malgré tout le poids du passé, en dépit des différences
culturelles et des divergences politiques, par la volonté d'avancer ensemble.
"Quelque soit le degré d'intimité auquel sont arrivées nos relations, elles n'ont
jamais reposé sur un accord spontané. L'harmonie n'a jamais été donnée d'avance, il a
toujours fallu l'établir."
Ce qui caractérise le couple franco-allemand, c'est la détermination inébranlable à
toujours dépasser les nouvelles différences, et c'est ce qui en fait le moteur de
l'unification européenne. Faire la synthèse des deux positions a toujours été
difficile, mais c'est aussi très créateur, et les résultats obtenus dépassent
largement les divergences persistantes. "Les relations franco-allemandes sont et
demeurent la pierre angulaire de la politique européenne de la France." Pour
coopérer efficacement face aux défis qui nous attendent, il faut tenir compte des
éléments suivants :
· Nous ne devrions pas regarder avec dédain les acquis,
mais au contraire savoir les apprécier. Il serait regrettable que les progrès de la
conférence intergouvernementale et du Sommet d'Amsterdam soit complètement relégués à
l'arrière-plan. Ni la clause sur la flexibilité, ni la communautarisation de nouveaux
pans du troisième pilier de l'UE n'auraient pu être obtenues si la "machine à
fabriquer des compromis" franco-allemande n'avait pas, dans l'ensemble, bien
fonctionné. Evidement, la réforme des institutions reste à faire, et il faut absolument
rattraper ce retard, pour que l'Union puisse assimiler le prochain élargissement.
· Nous devons aborder avec confiance les tâches qui nous
attendent, tout en reconnaissant les contraintes de l'autre. Le compromis sur le pacte de
stabilité n'a été possible que parce que d'une part, l'Allemagne a compris que notre
détermination à mettre en place l'Euro dans les délais prévus est tout aussi forte que
notre volonté de donner à la croissance et à l'emploi la place qui leur revient au sein
de l'Union ; et d'autre part, nous avons compris la valeur que les Allemands attachent à
la stabilité dans leur culture. Le gouvernement français ne relâchera pas ses efforts,
et je suis convaincu que la France et l'Allemagne parviendront encore à une synthèse au
Sommet sur l'emploi à Luxembourg.
· Nous devons prendre davantage en compte les attentes de
la population. La grande majorité de nos peuples est toujours favorable au projet
"Europe". Cette majorité lie de grandes attentes à cette Europe, et c'est
précisément pourquoi elle est aujourd'hui si souvent déçue. L'avenir de la
construction européenne dépendra pour une large part de notre capacité, au cours des
prochains mois, à donner aux citoyens une réponse commune à leurs attentes.
· Nous ne devons pas oublier les différences dans nos
conceptions respectives du Monde et du rôle de la politique. En France, le volontarisme a
une place prépondérante. L'unification européenne est pour les Français un projet
éminemment politique, qui se situe dans la tradition de l'idée française de l'Etat. Du
point de vue français, l'Europe doit être un instrument de pouvoir et d'influence dans
le Monde. En Allemagne au contraire, le terme de volontarisme politique suscite plutôt la
méfiance. Sur ces points aussi, nous devons parvenir à nous comprendre et nous respecter
mutuellement.
"La relation franco-allemande reste le laboratoire et la force d'inspiration de
l'Europe. Pour l'Allemagne comme pour la France, le repli sur soi au plan national n'est
pas une solution envisageable. Nos gouvernements ne pourront remplir les missions qui les
attendent que par une étroite coopération. Et l'un comme l'autre a l'obligation absolue
d'arriver à des résultats concrets et positifs."
· Citation :
"Les relations franco-allemandes restent la pierre angulaire de la politique
européenne de la France. Pour l'Allemagne comme pour la France, le repli sur soi au plan
national n'est pas une solution envisageable."