Les relations
franco-allemandes
Scène de ménage ou divorce? | partie 1
"Scène de ménage ou divorce" - C'est sous ce titre que la Fondation
Friedrich Ebert, en association avec les deux organisations françaises
"Europartenaires" et "Témoin", a organisé le 1er juillet 1997 un
colloque d'une journée sur l'état des relations franco-allemandes. Les récents remous
autour du pacte de stabilité et l'échec de la réforme de l'UE ont placé la
manifestation au coeur de l'actualité. Des personnalités du monde de la politique, de
l'économie, des sciences et des médias ont évoqué les difficultés et les perspectives
d'un couple qui, de l'avis de tous les participants, constitue et continuera de constituer
la relation bilatérale la plus importante d'Europe.
I. Introduction
Elisabeth Guigou, Ministre français de la justice :
Une fois de plus, l'unification européenne traverse une phase difficile, et une fois
de plus, la poursuite de l'évolution dépend de l'Allemagne et de la France. Il est
important de poser de nouveaux jalons dans les domaines de la défense et de l'économie :
sans une identité européenne de défense, il ne peut pas y avoir d'équilibre par
rapport aux Etats-Unis, la dernière superpuissance. L'Europe ne doit pas se placer en
opposition par rapport aux Etats-Unis, mais elle doit, à l'intérieur d'une Alliance
Atlantique rénovée, trouver son propre rôle et sa propre autonomie. Il faut aussi que
les Européens apprennent à coopérer en matière de politique économique. Sans
concertations régulières, l'Europe ne sera pas en mesure de garantir une croissance
durable et de lutter efficacement contre le chômage. D'autres défis se posent dans le
domaine de la sécurité intérieure.
Nous ne pourrons maîtriser ces multiples défis que si nous parvenons à rendre les
institutions européennes plus efficaces et plus démocratiques. Sans une véritable
réforme, l'Union, en accueillant de nouveaux membres, va inévitablement dégénérer en
une immense zone de libre échange. Par ailleurs, l'Europe ne peut pas être faite que de
Traités et d'accords entre les gouvernements ; elle a besoin de la participation de ses
citoyens. L'oeuvre de construction européenne ne pourra donc réussir que si la société
civile s'y implique activement.
Herta Däubler-Gmelin, Porte-parole du groupe SPD au Bundestag pour les questions
de justice :
L'Europe et les relations franco-allemandes ne sont pas une simple affaire de raison ;
elles font aussi intervenir les émotions. L'Europe, pour reprendre les propos de Carlo
Schmid, c'est "tout à la fois notre espoir et notre avenir réaliste". Le
couple franco-allemand, c'est le coeur battant de cette réalité européenne. Ce coeur
fonctionne au quotidien, et entre les gens, même quand un léger froid s'installe entre
les gouvernements.
Pourtant, le différent franco-allemand sur le pacte de stabilité a montré que de
part et d'autre, les vieux doutes et les vieilles questions réciproques réapparaissent
dès que les points de vue divergent. C'est tout aussi insatisfaisant qu'inutile. Seul un
renforcement continu du dialogue permettra de pallier cela. Les points de départ ne
manquent pas : les groupes de travail communs qui existent déjà entre le PS et le SPD,
pourraient être étendus à d'autres domaines. La coopération entre les acteurs de la
société et les partenaires sociaux pourrait être approfondie. Un nouveau Traité de
l'Elysée pourrait lui aussi apporter un nouvel élan.
Les relations franco-allemandes n'ont pas besoin de revêtir un caractère exclusif.
Pour autant, les deux pays jouent en Europe un rôle décisif, et leur responsabilité est
à la mesure de ce rôle : "La France et l'Allemagne n'ont plus comme perspective de
conduire l'Europe à devenir une troisième grande puissance. Mais elles ont en commun la
possibilité de faire de l'Europe quelque chose de grand."
Laurent Fabius, Président de l'Assemblée Nationale :
Le couple franco-allemand constitue la relation bilatérale la plus importante en
Europe, pour des raisons géographiques, historiques et économiques. Mais sa
particularité réside avant tout dans la conviction politique commune qu'il faut d'abord
établir des positions communes à deux pour qu'elles puissent ensuite servir de base à
la discussion avec les autres partenaires européens. Pour les deux partenaires, la
relation franco-allemande n'est pas un but en soi, mais c'est la clé décisive de la
construction européenne.
La relation franco-allemande a traversé différentes phases depuis la guerre,
marquées dans une large mesure par la situation internationale. Avec la signature du
Traité de l'Elysée, on a ajouté la coopération à la réconciliation des années
cinquante. Même si les deux pays ont suivi des politiques extrêmement différentes en
matière de défense, d'économie et de finances, ils ont réussi à constituer ensemble
pendant trente ans le moteur de l'unification européenne.
Puis il y eut la chute du mur, et l'unification allemande. Au début, l'entente et les
relations personnelles entre les responsables ont été suffisamment stables pour
résister aux changements. Ensemble, Bonn et Paris ont en 1990 donné à la construction
européenne l'élan qui a conduit à la création de l'Union européenne, et a ouvert la
porte à la monnaie commune.
Mais finalement, le doute et les malentendus se sont insinués : en 1996, la réforme
de l'armée française a engendré des tensions dans la politique de défense ; cette
année, on a vu apparaître des divergences de vue en matière économique et financière.
Ce n'est qu'avec les plus grandes difficultés que l'on a pu adopter le volet social du
pacte de stabilité. A Poitiers, le moteur franco-allemand a connu des ratés, et
aussitôt, l'ensemble du processus d'unification européenne s'est grippé à Amsterdam.
Ce phénomène a plusieurs causes : d'abord, les bouleversements politiques mondiaux de
1989/1990 ont détruit l'équilibre établi entre les deux pays. Le statut de la France,
puissance nucléaire, a perdu en importance, tandis que l'Allemagne s'est libérée des
entraves que lui imposait la guerre froide. La République Fédérale est devenue un pays
"normal", avec ses forces et ses faiblesses, et ne voit plus de raison d'avoir
une attitude politique différente de celle des autres pays européens. Les intérêts
nationaux de l'Allemagne ne se fondent plus aujourd'hui naturellement dans l'Europe et
l'OTAN. Ces évolutions auraient à elles seules suffit à compliquer les relations entre
la France et l'Allemagne. S'y sont encore ajoutés au cours des dernières années à
plusieurs reprises un manque de concertation et des maladresses diplomatiques. Et enfin,
la crise économique et le chômage ont fait germer le doute quant à l'intérêt et à
l'objectif de l'unification européenne, et ce doute pèse aussi sur les relations
franco-allemandes.
Les liens qui unissent nos deux peuples ne sauraient remplacer une vision claire de
l'avenir de l'Europe. "Nous sommes des européens convaincus, mais pas des
fétichistes." La France est favorable à la mise en place dans les délais prévus
de la monnaie commune, mais ne veut pas sacrifier la lutte contre le chômage sur l'autel
du "fétichisme des décimales". De même, la France plaide pour un
élargissement de l'Union, mais à la condition que les institutions existantes fassent au
préalable l'objet d'une véritable réforme. Reste enfin la question des moyens, pour le
modèle socio-économique européen, de s'affirmer en ces temps de mondialisation. Il
s'agit là des fondements de l'Europe, et c'est justement là que les divergences sont les
plus grandes entre la France et l'Allemagne.
Cette dysharmonie est lourde de conséquences : de part et d'autre, la confiance
recule, il manque une stratégie commune face à la crise, les doutes se font jour quant
à l'intérêt d'un partenariat privilégié. Chacun peut constater les conséquences de
ce malaise : l'unification européenne piétine, l'européanisation de l'OTAN se fait
attendre, l'Europe reste sans voix dans le Monde. C'est pourquoi le couple franco-allemand
a besoin d'un nouvel élan. Pour cela, il faut une combinaison de mesures symboliques et
concrètes :
· Dans les domaines des télécommunications, des banques,
de l'industrie de l'armement, des transports et de l'énergie nucléaire, il faut que des
groupements franco-allemands d'entreprises voient le jour. Ils pourront allier leurs
ressources dans la recherche et dans l'industrie, et servir de précurseurs pour des
consortiums européens.
· Il faut renforcer la compréhension entre Allemands et
Français. A cet égard, l'éducation et la culture ont un rôle clé à assumer. Les
programmes d'échange doivent être étendus ; on pourrait mettre en place une université
franco-allemande à Strasbourg ; le succès de la chaîne franco-allemande
"ARTE" pourrait servir de modèle à des projets communs dans les domaines de
l'édition ou du cinéma.
· Plus les deux pays se rapprocheront, plus il deviendra
important d'avoir une défense commune. La concertation entre nos deux pays sur leur
politique vis à vis de l'OTAN et de l'Europe est la condition préalable à toute
identité européenne de défense. "Sans perspective européenne, seul demeure
l'Atlantisme."
· Enfin, la France et l'Allemagne doivent retrouver la
volonté politique d'avancer ensemble. Il faut pour cela que s'installe à nouveau le
respect mutuel et la volonté de dialogue entre nos dirigeants. Il faudrait notamment que
le Chancelier Fédéral Helmut Kohl parle devant l'Assemblée Nationale, et que le Premier
Ministre Lionel Jospin s'exprime devant le Bundestag, pour chacun expliquer leurs
positions.
Les Allemands et les Français doivent comprendre que leur avenir réside dans une
communauté pragmatique. "Ce qui nous semble difficile à deux, personne ne peut le
réussir tout seul. [...] Les relations franco-allemandes ne sont pas dictées par les
sentiments, mais par manque de témoignage d'amour réciproque, elles ont à bien des
égards dégénéré en un simple rituel. [...] L'Allemagne et la France ont chacune
l'Europe qu'elles méritent. Ce dont elles ont donc surtout besoin, c'est de clarté quant
à leurs propres ambitions et leurs ambitions communes pour l'Europe."
· Citation :
" Les liens qui unissent nos deux peuples ne sauraient remplacer une vision
claire de l'avenir de l'Europe."
II. Politique extérieure et de sécurité
François Heisbourg, Président du comité français de l'IISS/Londres :
Pendant la guerre froide, les relations franco-allemandes se sont fondées sur un
"équilibre des déséquilibres" (Stanley Hoffman) : L'Allemagne apportait sa
puissance économique, la France son poids politico-militaire. Le Mark allemand et la
bombe atomique française se complétaient. Comme dans un couple traditionnel, le père
allait travailler, la mère tenait la maison. Avec la fin de la guerre froide, cet
équilibre s'est rompu, et avec lui a disparu la répartition classique du travail au sein
du couple. Depuis, les deux partenaires ont - et ont l'intention de conserver - une vie
professionnelle, et ils s'occupent ensemble de la gestion du ménage.
"La chute du mur et l'unification allemande ont rompu l'équilibre des forces
entre la France et l'Allemagne." L'émancipation d'un des partenaires et la perte de
statut de l'autre ont nécessairement créé des problèmes. En matière de politique de
défense, les dissensions sont particulièrement apparues au grand jour à l'occasion de
la réforme des armées en France. La France passe à un armée de métier, et mise
intégralement sur la capacité de projection des forces. L'Allemagne, au contraire,
s'accroche à la conscription et à la défense du territoire. Au même moment, pour faire
face à des difficultés budgétaires, Paris remettait en question des programmes
d'armement communs. Le manque de concertation a encore aggravé les divergences de fond.
Aujourd'hui, le changement de gouvernement à Paris est une bonne occasion de prendre
un nouveau départ. La France est en train de redéfinir ses relations avec l'OTAN. Elle
considère que les réformes envisagées jusqu'ici sont insuffisantes, et reste donc dans
un premier temps en dehors du commandement intégré. Pour autant, les européens ont un
intérêt commun à préserver les résultats actuels de la réforme de l'OTAN. Il est
donc important que les partenaires européens aident la France à organiser intelligemment
ses liens avec la structure de commandement intégré, tout en agissant aux côtés de la
France pour une européanisation plus étendue de l'OTAN. Pour cela, il faut avant tout
que les Allemands et les Français coopèrent, et utilisent efficacement les mécanismes
de consultations existants. Ce n'est qu'ainsi que l'on parviendra à faire entendre aux
Etats-Unis que l'Alliance Atlantique doit reposer sur deux piliers égaux et traités
comme tels.
· Citation :
"Après les tensions de l'année dernière, le changement de gouvernement en
France offre une occasion de prendre un nouveau départ."
Joseph Joffe, Süddeutsche Zeitung :
Depuis la chute du mur, les rapports de force ont radicalement changé dans les
relations franco-allemandes. L'Allemagne est redevenue un Etat unifié, pour la première
fois de son histoire, elle ne fait l'objet d'aucune menace militaire, et elle a retrouvé
le respect de la communauté internationale. Le rééquilibrage que cela implique au sein
du couple franco-allemand soumet le "ménage" commun à rude épreuve. Ce qui
retient encore les "époux", c'est surtout la crainte commune que leur
"divorce" ne remette en question la survie de leur "enfant" le plus
important, l'intégration européenne.
Le degré d'avancement de l'intégration européenne dépend essentiellement des
Allemands et des Français. La mise en place de l'Euro constituera à la fois l'apogée et
le point final de cette intégration : après l'intégration des marchés, de l'argent et
de la politique budgétaire, l'étape suivante consisterait à faire fusionner les
souverainetés politiques. Mais cela, au fond, personne n'en veut. "L'Europe de
l'avenir sera certes l'Europe de l'intégration, et peut-être aussi une Europe du coeur,
mais elle restera l'Europe des Etats." De ce fait, les tensions vont perdurer entre
l'Allemagne et la France, notamment dans les domaines de l'économie, du commerce
extérieur et de la sécurité. La coopération et la concurrence vont exister en
parallèle. Les deux partenaires étant de force égale, il en résulte une constellation
instable dans laquelle les "political terms of trade" devront être renégociés
en permanence.
· Citation :
"Personne ne veut faire fusionner les souverainetés politiques."
Pierre Lellouche, Député RPR :
La chute du mur a bouleversé le cadre dans lequel s'inscrivent les relations
franco-allemandes. Le libéralisme est le seul modèle économique subsistant, les armes
nucléaires ont perdu leur rôle suprême, les Etats-Unis sont la seule superpuissance,
qui domine tout. Il faut aussi réorganiser l'Europe au plan politique. Les acteurs
principaux partent pour cela de situations très diverses : la Russie est instable, mais
forte au plan militaire, l'Allemagne représente à nouveau la principale puissance
européenne, la Grande-Bretagne et la France ne peuvent faire que partiellement
contrepoids à cette Allemagne, et les Etats-Unis ne veulent pas tout simplement maintenir
leur engagement en Europe.
Dans un tel contexte, le couple franco-allemand va conserver un rôle essentiel : Paris
et Bonn assument ensemble la très grande responsabilité de la paix et de la stabilité
politique sur le continent, mais aussi de la compétitivité économique de l'Europe dans
une économie mondialisée. Il faudra toutefois se demander qui donne le ton au sein du
couple franco-allemand. "Y aura-t'il un ou deux pilotes dans l'avion franco-allemand
?" L'entente est compliquée par les multiples différences culturelles : lors de la
conférence intergouvernementale de préparation de Maastricht II, les Allemands et les
Français, en dépit d'un intense travail de concertation, ne sont parvenus à imposer
aucune réforme des institutions, parce qu'au fond, eux-mêmes ont de ces institutions des
visions différentes. En matière de politique budgétaire, les philosophies différentes
vont subsister par delà l'entrée en vigueur de l'Euro. Simultanément, il règne à Bonn
comme à Paris "une inquiétante incapacité à mettre ouvertement sur la table les
problèmes réels pour chercher à les résoudre". En matière de défense, la
réforme de l'OTAN reste tout aussi inachevée que la restructuration si longtemps
attendue des industries européennes de défense. La cohabitation en France ne va pas
simplifier la donne. On peut donc se demander si l'on parviendra à résoudre suffisamment
vite les problèmes en souffrance.
· Citation :
"Y aura-t'il à l'avenir un ou deux pilotes dans l'avion franco-allemand
?"
Paul Quilès, Président de la Commission de la Défense de l'Assemblée
Nationale :
"Depuis que l'Allemagne et la France se sont engagées sur la voie de
l'unification européenne, nous n'avons plus le choix : nous devons nous entendre."
La politique extérieure et de sécurité fait partie des domaines dans lesquels les
relations franco-allemandes sont encore relativement intactes. Au cours de la Conférence
intergouvernementale, les deux pays ont travaillé en étroite coopération, et si le
résultat final est décevant, la faute principale ne peut certainement pas leur en être
imputée. Le concept commun de sécurité de décembre 1996 témoigne lui aussi la
solidité de ces relations, même s'il contient peu d'éléments novateurs.
L'année dernière, la France a essayé de développer l'identité européenne au sein
de l'OTAN tout en tentant de renforcer simultanément la politique extérieure et de
sécurité commune (PESC) dans le cadre de l'UE. Cette double démarche a "nui à la
clarté du message de la France", et s'est avérée peu productive : les
négociations avec l'OTAN ont "fait apparaître la Conférence intergouvernementale
de l'UE comme un exercice de second plan", et n'ont en outre pas conduit au résultat
escompté. Elles sont trop souvent apparues comme une affaire uniquement
franco-américaine, alors qu'au fond, cela concernait toute l'Europe. Comme déjà sur la
question des essais nucléaires et sur la réforme des armées, la communication n'a pas
fonctionné entre la France et ses partenaires européens.
Les principaux problèmes se posent surtout dans l'industrie européenne de l'armement.
Le besoin d'adaptation est énorme dans ce secteur ; si l'on ne prend pas rapidement des
décisions majeures, le problème se résoudra bientôt tout seul. Les Etats européens
doivent décider quelles sont leurs priorités industrielles, quels matériels ils
souhaitent acquérir, et quels moyens budgétaires ils peuvent y consacrer. Pour savoir
où aller, l'industrie a un besoin absolu des réponses à ces questions. La France et
l'Allemagne devraient dans un premier temps définir clairement leurs objectifs nationaux,
et rechercher ensuite les possibilités de coopération. Il s'agit d'ailleurs souvent de
questions moins complexes qu'il n'y paraît : l'Allemagne souhaite-t'elle par exemple
conserver un rôle moteur dans l'industrie aéronautique ? Si tel est le cas, cela
n'impose-t'il pas de participer au programme de satellites Hélios ? Il en va de même
pour la décision sur le programme Eurofighter.
· Citation :
" Nous devons nous entendre ! "
Karsten Voigt, Porte-parole du groupe SPD au Bundestag pour les questions de
politique étrangère :
Il n'existe toujours pas de domaine de la politique dans lequel la coopération
franco-allemande ne soit bénéfique aux deux partenaires. C'est pourquoi, encore et
toujours, la simple constatation des intérêts nationaux de chacun impose de coopérer.
Mais la coopération doit s'adapter à un donne modifiée. Que cela entraîne des
querelles constructives n'est en rien nuisible, cela rend même au contraire le couple
franco-allemand stable et porteur d'avenir.
Malgré toutes les inquiétudes légitimes pour la stabilité monétaire, l'Euro doit
voir le jour à la date prévue, notamment aussi pour des raisons de politique extérieure
et de sécurité. La création d'un espace monétaire commun n'est pas seulement un
préalable à la stabilité et à la croissance en Europe, c'est aussi un tremplin vers
l'union politique. Pour concrétiser celle-ci, nos deux sociétés doivent engager un
dialogue sur leurs différences culturelles et dégager une nouvelle communauté.
Sur la politique en matière de défense, du fait de l'expérience historique et des
modes de prise décision politique de chacun, il existe des différences considérables
entre les perspectives allemande et française. Les deux pays plaidant pour une identité
européenne de défense, il faut conduire une discussion intensive sur le rôle que
doivent jouer les institutions militaires dans le contexte européen. La France et
l'Allemagne doivent, sur ces questions aussi, converger et apprendre l'une de l'autre.
"Nous ne façonnerons une politique européenne commune que si, non contents de ne
pas être seulement les antithèses de nos histoires, nous constituons de nouvelles
synthèses." Elaborer une politique commune à partir des deux approches distinctes
est une épreuve aussi rude que fascinante.
Dans le débat sur l'européanisation de l'OTAN, il y a moins lieu de s'inquiéter de
la toute puissance des Américains que de l'impuissance de l'Europe. Les Européens
doivent établir un "rapport souverain" avec leur ancien protecteur, plutôt que
de se lamenter de leur propre asservissement. L'OTAN est indispensable, parce qu'elle
crée la stabilité et donne aux autres Européens un sentiment de sécurité face à
l'Allemagne unifiée. Une identité européenne de défense ne pourra donc se constituer
qu'à partir de l'OTAN. La France doit comprendre qu'en restant à l'écart du
commandement intégré, elle ne fait que renforcer la dépendance de l'Allemagne vis à
vis des Etats-Unis, et qu'elle réduit sa propre influence sur la construction d'une
identité européenne de défense.
· Citation :
" Nous ne façonnerons une politique européenne commune que si, non contents
de ne pas être seulement les antithèses de nos histoires, nous constituons de nouvelles
synthèses "
Karl Lamers, Porte-parole du groupe CDU/CSU au Bundestag pour les questions de
politique étrangère :
Le prochain élargissement de l'UE et l'union monétaire rendent inévitable un
dialogue approfondi sur ce que doit être l'Europe à l'avenir. D'une part, l'union
monétaire est en elle même déjà une composante centrale de l'union politique, et aura
également un effet intégrateur sur d'autres domaines de la politique. D'autre part, il
existe un conflit entre élargissement et approfondissement de l'UE, et ce dilemme n'a pas
été suffisamment résolu à Amsterdam. La clause de flexibilité du nouveau Traité de
l'UE ne peut elle aussi fonctionner que si un noyau européen poursuit une stratégie
commune. Si l'Europe ne veut pas dégénérer à long terme en une simple zone de libre
échange, il est indispensable que se constitue en Europe un noyau autour de la France et
de l'Allemagne. "Les intérêts vitaux de nos deux pays sont d'ores et déjà
parfaitement identiques."
Face à la mondialisation, l'Europe ne peut s'affirmer que si elle parle d'une seule
voix. De même en politique étrangère, les Européens doivent opposer un front uni à la
dérive unilatéraliste des Etats-Unis. Il est particulièrement impérieux de regrouper
les industries de défense. "Si nous voulons un minimum de défense européenne
autonome, nous avons également besoin d'une industrie européenne de défense autonome.
Nous n'y parviendrons jamais par de simples coopérations sur des programmes
d'armement." Ce dont nous avons au contraire besoin, c'est d'une agence européenne
de l'armement, décidant à la majorité et harmonisant la demande. Il faut placer en
amont de cette agence un organe de direction politique sur le modèle de l'ancienne CECA.
L'impératif de la coopération est plus fort que ne le fait apparaître le concept
stratégique commun de 1996. Pour des raisons financières, ni la France ni l'Allemagne
n'atteindront les objectifs qu'elles poursuivent à travers les réformes de leurs armées
respectives. "N'est-ce pas une raison suffisante pour se demander si l'on ne devrait
pas considérer les [forces armées nationales] comme des contingents d'une armée
européenne ?" De toute façon, aucun pays d'Europe ne peut plus agir en un point
quelconque de la planète sans être couvert par ses partenaires.
Plus encore que des industries de défense, des programmations et des stratégies
communes, l'Europe a besoin de structures et d'institutions fortes. Il ne s'agit pas de
dissoudre les Etats nationaux. Il faut pourtant que la relation franco-allemande
franchisse un nouveau seuil qualitatif. Pour cela, nul besoin d'un nouveau Traité de
l'Elysée ; il suffit de mieux utiliser la version existante.
· Citation :
"Les Américains ont actuellement une approche unilatérale que l'on pourrait
aussi appeler autrement."
Daniel Vernet, Le Monde :
Les conceptions françaises et allemandes de la politique étrangère sont très
différentes, pour des raisons liées à la géographie et à l'histoire. L'ancienne
République Fédérale s'efforçait d'entretenir dans toute la mesure du possible des
relations harmonieuses avec tous les Etats, et de ne faire naître des antagonismes ni à
l'Ouest, ni à l'Est. La France, au contraire, s'est toujours considérée comme une
puissance moyenne active dans le Monde entier, qui compte mener une politique extérieure
ambitieuse et s'accommode des frictions qui peuvent en résulter. Alors que la République
Fédérale a été dès le début totalement intégrée à l'OTAN, la France a toujours
recherché à conserver une autonomie nationale maximale.
Les différentes réformes des armées montrent que ces distinctions perdurent.
Pourtant, les contradictions ont tendance à s'estomper : l'Allemagne est en train de
redéfinir son rôle au plan international et de sortir du carcan dans lequel la guerre
froide enfermait son action. De son côté, la France se rapproche de l'OTAN, se
rapprochant ainsi de la politique de Bonn vis à vis de l'Alliance. Toutefois, les
possibilités de coopérations franco-allemande et européenne resteront limitées tant
que la France restera attachée à son statut particulier au sein de l'Alliance
Atlantique.